Inde – Ooty : production et distillation d’huiles essentielles

Après mon séjour dans le Kerala, à la découverte de la médecine ayurvédique, je suis partie pour les Nilgiris, au sud de Bangalore. Cette région est située à près de 2500 mètres d’altitude. Elle est réputée pour ses plantations de thé, son agriculture et son climat clément. J’ai rejoint Ooty, la principale ville des Nilgiris, au départ de Cochin, dans le sud du Kerala. A peine 300 km séparent Ooty de Cochin. J’ai fait les 200 premiers kilomètres en train express. Et les 100 derniers kilomètres dans un bus local. Bruits assourdissants et klaxons au programme. Arrivée à Coimbatore, je découvre que 96 kilomètres me séparent d’Ooty. Dans le bus, on me dit que quatre heures seront nécessaires pour rejoindre Ooty. Je suis un peu sceptique. Ce sont des routes de montagne qui serpentent, je suis d’accord. Ce sont des bus indiens, je suis d’accord.Mais quatre heures, ça me semble malgré tout démesuré. Et bien, non ! On a mis exactement 3h55 pour parcourir ces fameux 96 kilomètres. Nous avancions à une moyenne de 20 kilomètres heure. A maintes reprises, le bus a du s’arrêter pour laisser passer celui qui arrivait en face : deux bus ne pouvaient pas passer de front dans les virages en tête d’épingle.

Arrivée à Ooty, c’est une autre atmosphère : les femmes avec un pull de laine par-dessus leur sari, les hommes en tong avec des bonnets et des écharpes. Le soir tombait et la fraicheur (je dirais même la froideur) commençait à se faire sentir. Passer de 35 degrés dans le Kerala à un peu plus de 15 degrés, le choc fut rude. A moi les pulls, les chaussettes et les chaussures ainsi que la couverture pour dormir la nuit. Si je suis venue dans l’hiver indien, ce n’est pas pour fuir la chaleur mais parce que c’est la région des producteurs et des distillateurs d’huiles essentielles. Des forêts d’eucalyptus à perte de vue et des magasins en tout genre vendant principalement de l’huile essentielle d’eucalyptus. L’eucalyptus globulus est l’huile qui est majoritairement distillée dans les Nilgiris. Mais on trouve aussi beaucoup d’eucalyptus citriodora, de citronnelle ainsi que du lemongrass. Les producteurs cultivent également du basilic, du romarin et du thym qui sont destinés à la production d’huiles essentielles. Une huile qu’on trouve aussi beaucoup dans cette région, c’est la gaulthérie couchée. Très vite, je me suis rendue compte que cette gaulthérie n’avait rien de naturel. Elle est rose grenat et ne sens pas la vraie gaulthérie. Il m’a été confirmé par la suite que cette plante ne pousse pas dans les Nilgiris et qu’il s’agit d’une gaulthérie synthétique, préparée en laboratoire. C’était juste très étrange pour moi qu’elle soit vendue au même titre que les autres huiles essentielles naturelles.

Cette constatation est intéressante car elle nous parle de la manière dont les Indiens appréhendent les huiles essentielles. J’ai appris que seulement 20% des huiles essentielles produites à Ooty sont utilisées localement. 80% de la production est vendue à l’étranger ou utilisée par les laboratoires pharmaceutiques, le secteur cosmétique et la parfumerie. Dans les 20% locaux, très peu sont utilisés par les habitants des Nilgiris. Ces derniers emploient principalement l’eucalyptus pour soigner les maux de gorge et les rhumes ainsi que la gaulthérie (qui n’est pas une véritable huile essentielle dans ce cas-ci) pour les douleurs musculaires et articulaires. La plupart des huiles qu’on trouve dans les magasins d’Ooty sont achetées par les touristes (la plupart Indiens car les Nilgiris sont une destination très prisée des Indiens en quête de fraicheur). Lors de leur séjour, ils achètent de l’huile essentielle d’eucalyptus qu’ils garderont, pour la plupart, pendant des années. C’est le cadeau à ramener des vacances dans les Nilgiris. Un peu comme les personnes qui visitent la Belgique et qui rapportent du chocolat ou de la bière. Depuis mon arrivée en Inde, j’avais le sentiment que les Indiens connaissent peu et donc utilisent peu les huiles essentielles. Mon passage dans les Nilgiris et les échanges que j’ai pu avoir avec les locaux ont confirmé ce sentiment. L’Inde est bien un pays producteur d’huiles essentielles mais pas un pays utilisateur (ou en tout cas, en petite proportion). Néanmoins, l’aromathérapie commence à émerger en Inde : des massages aux huiles essentielles sont proposés, certains magasins en vendent comme par exemple celui de l’ashram de Pondicherry. De plus, les huiles essentielles sont utilisées dans les préparations ayurvédiques. Elles font partie des ingrédients entrant dans la composition des huiles médicinales. L’Inde étant un pays émergeant et s’ouvrant à toute une série de nouvelles choses, je ne serais pas étonnée que les huiles essentielles et l’aromathérapie se développent assez rapidement.

Pour en revenir à Ooty, j’ai commencé par aller visiter le village de Cinchona, un des plus gros producteurs et distillateurs de la région. Il s’agit d’une communauté de villageois qui est soutenue, au niveau technique et logistique, par une ONG, Hope. Ils distillent principalement de l’huile d’eucalyptus mais ils cultivent également d’autres plantes (basilic, géranium, thym, romarin) pour fabriquer des huiles essentielles. Le village est organisé autour de la production et de la distillation des huiles essentielles. Une partie des ouvriers vont ramasser les feuilles d’eucalyptus dans les forêts gouvernementales environnantes. Ils les ramènent ensuite à la distillerie afin qu’elles soient distillées dans un alambic. Cette communauté dispose de deux alambics ce qui permet d’alterner les distillations et d’augmenter le rendement.

J’ai également eu l’occasion de me rendre dans une distillerie familiale, à Coonor, à une vingtaine de kilomètres d’Ooty. L’ambiance était totalement différente de celle de Cinchona. J’ai été conduite en moto par un Indien dans des paysages magnifiques. Nous sommes finalement arrivés à ce qui ressemblait de l’extérieur à une maison tout à fait normale. Je suis descendue dans le jardin et j’ai commencé à sentir l’odeur d’eucalyptus. J’ai vu que de la fumée sortait de la petite hutte en feuille d’eucalyptus que nous étions en train de longer. C’est seulement en passant la porte que j’ai compris que ce qui aurait servi de lieu de rangement au fond du jardin en Belgique était en réalité la distillerie. Et là, j’ai découvert un alambic pour le moins artisanal. Une dame âgée surveillait la chaudière. Juste le temps de découvrir un peu cet alambic et de comprendre comment il fonctionne et un monsieur est arrivé pour ouvrir la cuve. Une dame l’accompagnait. J’ai appris par la suite qu’il s’agissait d’une famille : le mari, l’épouse et la mère de l’un d’entre eux. Nous venions d’arriver juste à temps pour la distillation. Après avoir ouvert la cuve, le monsieur a retiré les feuilles d’eucalyptus vidées de leur huile essentielle. La température a commencé à monter d’un cran et l’odeur d’eucalyptus a rempli la grange. Ce qui m’a tout de suite interpellé chez ce monsieur, c’est la douleur qui se lisait sur son visage. Il suait à grosses gouttes et on voyait qu’il souffrait de la chaleur et de la vapeur d’eucalyptus qui commençait à nous piquer les yeux. Je ne pouvais cesser de penser à l’impact que de telles conditions de travail peuvent avoir sur la santé. Je n’arrêtais pas de penser aux distilleries qu’on trouve en France et au fait que jamais chez nous, nous n’aurions des conditions de travail si extrêmes. Par respect, j’essayais de ne pas trop montrer que j’étais affectée par la fumée. Au fur et à mesure que ce monsieur retirait les feuilles, sa femme venait les récupérer, les entassait dans un coin, à l’extérieur de la grange. Elles seront ensuite utilisées comme combustible pour alimenter la chaudière. Parlons-en justement de cette chaudière ! Un trou creusé dans le sol en-dessous de l’alambic. Après que toute la cuve ait été vidée de ses feuilles, ils l’ont de nouveau remplie d’eau. Ensuite, il a fallu réactiver le feu et c’est là qu’est venue la partie la plus désagréable. La grange s’est rapidement remplie d’une épaisse fumée noire. Là, j’avoue que j’ai du sortir, je ne pouvais plus garder les yeux ouverts. Une fois que la fumée s’est dissipée et que le feu a été prêt, les deux femmes ont pris les sacs de feuilles d’eucalyptus qui se trouvaient à l’extérieur de la grange et ont rempli la cuve pour la prochaine distillation.

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Un trackback

  1. Par Zoe Wayland le 5 janvier 2012 à 7 h 14 min

    Zoe Wayland…

    I cannot thank you enough for the blog article.Much thanks again. Really Cool….

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